mardi, juin 26, 2012

"Histoire de la Tunisie" par Habib Boulares : L’histoire ennuyeuse


Sorti le 20 février 2012 à grand renfort de publicité et d’interventions médiatiques, le nouveau livre de Habib Boulares : « Histoire de la Tunisie » avait pour ambition d’être une introduction aux 2000 ans d’histoire de la Tunisie.  Etait-ce trop ambitieux ?

 L’auteur, à travers les 700 pages que compte le livre, nous emmène au pas de course d’évènement en évènement, de récit en récit et de date en date. Il se borne ainsi à parler d’acteurs, de faits et de dates.  Le problème de cette approche hyper factuelle est qu’on est vite lassé par cette histoire événementielle, saccadée et décousue. L’Histoire ne se résume pas uniquement à la récitation d’une liste d’évènements et de dates,  comme une douce musique, une litanie d’érudition. Se limiter à cette histoire-là est un constat d’échec, dû à la fois à une certaine forme de paresse et à un problème d’approche de la matière historique.
Car l’Histoire, n’est pas seulement l’évènement, elle est aussi le contexte et le creuset. Narrer un évènement sans décrire ce qui lui a donné naissance, à savoir une culture, une religion, une coutume ou une mentalité vide ce dernier de sens et nous prive de sa compréhension profonde.

Je me souviens encore de ces cours d’Histoire longs et ennuyeux au lycée où le prof venait nous réciter des dates et nous faire lire des « sources ». Cette histoire-là, intangible n’était aimée de personne.  Car, il lui manque l’essentiel : la passion.  

Et c’est bien cette passion qui manque elle aussi si cruellement au livre de Habib Boulares. Cette passion de narrer le passé sans lasser, celle de nous faire voyager à travers les âges à la découverte des coutumes, des sociétés, des villes, des architectures, des monuments, des croyances et de la politique d’autrefois.

Finalement, on ne niera cependant pas certaines qualités du livre : sa richesse iconographique, sa maquette claire et aérée et sa une chronologie exhaustive, mais cela ne compense pas la faiblesse du contenu.

Alors oui, on achètera ce livre, mais ne comptez pas sur lui pour vous faire aimer l’Histoire.

mardi, février 14, 2012

L’excision, pratique étrangère à l’Islam


Au cœur de la visite de cet étrange Ghoneim, prédicateur salafiste égyptien en Tunisie, et au moment où ses déclarations farfelues promouvant l’excision émeuvent et scandalisent la rue, il convient de s’attarder un peu sur cette pratique barbare. Car il faut  comprendre ses origines pour mieux la combattre et ainsi éclairer, un tant soit peu certains esprits embrumés par un discours violent, rétrograde et surtout faux.

L’excision, une pratique pré islamique
Pour commencer, il faut souligner que l’excision féminine (khafd) n’a aucun fondement dans le Coran et aucun verset ne la cite explicitement ou implicitement. Et si certaines écoles juridiques la recommandent sous une forme bénigne, elles se fondent toutes sur des hadidh dont aucun ne la prescrit explicitement.
La pratique était répandue dans la Jahilia, le droit islamique s’est ainsi contenté d’entériner un usage pré islamique. Elle a aujourd’hui quasiment disparu partout dans le monde musulman sauf en Egypte (où elle est également réalisée par certains coptes) et dans certaines régions de l’Afrique subsaharienne.
Ces dernières années, un grand effort a été déployé par des ONGs dans les pays où cette pratique est courante afin de sensibiliser les familles et surtout les femmes sur les dangers de cette pratique.
Car au delà du risque très important de complications médicales chroniques que peut entrainer l’excision, elle génère également un impact psychologique dévastateur sur les jeunes filles, ces futures femmes.
Violées dans leur intimité, amputées d’une partie de leurs corps, cette pratique peut être perçue comme une mutilation d’origine masculine : une sorte d’affirmation de la domination machiste sur la femme. Car in fine ce qui est recherché par l’excision, c’est bien priver la femme de tout plaisir durant l’acte sexuel. Elle est ainsi, réduite, un peu plus encore au rôle d’objet sexuel pour l’homme, dévolue à ses envies et incapable elle même de ressentir le moindre plaisir.
Exciser une femme c’est enlever, détruire, nier une partie de son humanité, car la capacité de ressentir du plaisir est sans doute l’une des manifestations les plus criantes de notre humanité. L’homme n’est-il pas cet animal éprouvant du plaisir.


Plus largement, il convient de rappeler, qu’autant que l’excision, la circoncision n’a, elle non plus, aucun fondement en Islam, ni dans le Coran, ni dans les hadhith. Là aussi, c’est un lourd lég de la Jahilia que la tradition islamique a simplement perpétué et que la tradition populaire et le lieu commun a associé à la fois à un rite de passage, à une purification et à une entrée dans la communauté des croyants. La pratique peut également chez certains hommes être la source de grands troubles psychologiques et il aujourd’hui prouvé qu’elle réduit sensiblement le plaisir éprouvé lors du coït. Mais le débat ici est tout autre tant cette pratique est enracinée dans la conscience populaire.

Pour finir, le constat est alors toujours le même et la conclusion inchangée. Le plus grand danger pour l’Islam, ce sont les musulmans eux mêmes, ou du moins, une partie de ces derniers. Obnubilés par une surenchère de la démonstration de foi, ils sont prêts à croire tout et n’importe quoi. Et plus c’est gros, plus c’est violent, plus cela doit, à leur yeux être vrai. L’islam n’est pas cela, il est avant tout compréhension de l’essence du texte et guide. L’islam a aujourd’hui, un terrible besoin de réflexion, de contextualisation et de recul, loin des prêches de prédicateurs incultes et violents. 

jeudi, décembre 29, 2011

Steve Jobs au delà du mythe, l’homme


L’unique biographie autorisée de Steve Jobs, sortie quelques temps après sa mort et signée Walter Isaacson, dresse un portrait sans concession de l’homme qui se cache derrière le mythe d’Apple. Une biographie écrite suite à plus de 40 entretiens entre l’écrivain et son sujet. Steve Jobs , pour ce qu’il voulait être un témoignage fidèle de l’homme qu’il était, a donné une liberté totale à son biographe et n’a pas cherché à contrôler ce qui était écrit.

On découvre ainsi tout au long de ce dense volume de plus de 600 pages un homme au caractère compliqué, difficile et torturé. Un homme aux blessures d’enfance profondes qui ont conditionné toute sa personnalité et façonné l’immense capitaine d’industrie qu’il est devenu.

La vie de Steve Jobs se confond avec celle de la Silicon Valley et de toute l’industrie High Tech. Sa vie est aussi intimement liée à celle de ses entreprises Apple et Pixar. On ne s’étonnera donc pas de constater les longues digressions que l’auteur s’autorise à propos des pérégrinations de ces deux géantes.

Ce livre a donc le double intérêt pour la petite et la Grande Histoire. La petite est celle de la vie de Steve Jobs dans toute sa complexité. La Grande est celle de tout cet écosystème d’hommes et de femmes qui ont fait l’industrie high-tech d’aujourd’hui.

Une lecture sans doute indispensable pour tout « fan » d’Apple et intéressante pour tout curieux de l’informatique et de la vie des entreprises de haute technologie.

mercredi, novembre 23, 2011

Qu’est ce que l'identité tunisienne ?


Le débat sur l’identité nationale a occupé une grande partie du débat pré-électoral en Tunisie. Ainsi, pour beaucoup d’électeurs, la différence entre les partis se jaugeait à l’aune de leur attachement plus ou moins affiché à la supposée « identité arabo-musulmane » de la Tunisie. Qualifier ce débat d’inutile comme l’ont fait certains serait une erreur ; en effet, si la question se pose avec autan d’insistance, c’est que le besoin de réponse est réel. L’ampleur prise par le débat pourrait s’expliquer par deux raisons sans doute non exclusives: la première est la profondeur de la crise identitaire ressentie par une partie de la population, la deuxième est le besoin de retrouver des repères à un moment où ils sont le plus perturbés suite à la révolution et à l’effervescence intellectuelle qui l’a suivie et où tout pouvait être remis en cause et contesté.
Je ne m’attarderai cependant pas ici sur les raisons du débat, mais essayerai d’exprimer mon opinion sur cette identité de la Tunisie.

Qu’est ce que l’identité d’une nation ?
L’identité, au sens général, est l’ensemble de caractéristiques qui permettent de déterminer une chose et de la différentier d’une autre.
L’identité d’une nation serait donc l’ensemble des caractéristiques qui font qu’une nation est une et non une autre. Ces caractéristiques sont très nombreuses dont la plus évident serait le territoire et le drapeau ; viennent ensuite les caractéristiques culturelles, telles que la langue, la religion, l’histoire, l’architecture, les traditions, les coutumes… Mêmes certains phénomènes sociaux permettent de caractériser cette identité tels que la cuisine, le chant, les contes populaires, les superstitions…
L’identité d’une nation n’est donc pas un concept abstrait et vide de sens, elle est intiment liée au peuple qui la crée, qui l’entretien et qui la fait évoluer.

Une pseudo-définition réductrice
Si l’identité rêvait tant de formes et tant de manifestations, comment peut-on alors prétendre défendre l’identité tunisienne en la réduisant à une supposée identité arabo musulmane ? Identité, finalement, factice ne revêtant aucune réalité, car la question la plus importante à se poser est : que veut-on dire par arabo-musulman ?
Par « arabe », désigne t-on la langue arabe ou l’ethnie originaire de la péninsule arabique ? La question mérite d’être posée.
En effet, si c’est l’ethnie qui est désignée, la Tunisie est loin d’être arabe, étant formée en grande majorité de berbères. Cette identité berbère que Bourguiba a tant combattu sur l’autel de « l’unification » de la nation, bien qu’en peine, est bien réelle.
Et si c’est la langue qu’est on désigne, alors de quel dialecte s’agit-il ?
Car l’arabe du Maroc n’est pas celui de la Tunisie, ni c’est celui d’Egypte ou du Yémen, et ces dialectes, ne sont pas des « déformation » ou des « sous-langues » qu’il faudrait combattre, au contraire, cela est le signe même de la diversité et de la vivacité de celle-ci. Ces dialectes sont tout ce qui reste vivant de la langue arabe originelle, qui, elle, est bien morte depuis bien longtemps. Ne vivent en effet que les langues qui évoluent, qui suivent leurs temps, qui se transforment et qui s’enrichissent. Dans le cas précis de l’arabe, ce sont les dialectes qui remplissent avec beaucoup de succès cette fonction.
L’identité arabo musulmane est, nous le voyons bien, elle même d’une variabilité et d’une diversité énorme. Ne nous hasardons donc plus à vouloir réduire l’identité de la Tunisie à ses seuls caractères arabes et musulmans qui bien que réels sont en réalité indéfinissables car multiples, mais définissons et défendons  la Tunisie dans toute sa diversité.


Pour une identité tunisienne
Qu’il paraît pauvre aujourd’hui ce slogan « Identité arabo-musulmane de Tunisie », qu’il paraît insignifiant ! Comme si un peuple avait besoin qu’on « défende » son identité ? Le peuple et la nation créent et synthétisent leur propre identité.
L’identité ne s’impose pas, ne s’importe pas ! Elle se pratique !
Ceux qui s’érigent en défendeurs d’une identité figée et conceptuelle, le font soit dans une visée populiste ou pour imposer un modèle de société importé et étranger à la Tunisie.

video


Il faut aujourd’hui militer pour une réelle identité Tunisienne, la seule authentique et concrète, la seule qui existe réellement. Luttons contre ces tentations uniformisatrices qui, au nom d’une idéologie tentent de gommer les particularismes des nations pour les figer dans un ensemble culturel et religieux momifié, sanctuarisé et mort.
Les Tunisiens ne ressemblent à aucun autre peuple et c’est tant mieux. Détachons nous de ce besoin de nous arrimer à une entité qui n’en est pas une et sachons affirmer ce qui nous différentie. Soyons fiers d’être nous mêmes et affichons fièrement notre différence, notre tunisianité, nos valeurs, nos idées, notre culture et notre histoire !

Pour aller plus loin :

mercredi, octobre 26, 2011

Non, Ennahdha n’est pas majoritaire… loin de là !

Après des jours de stress et d’attente, les premiers chiffres des élections commencent à être publies. Et ces chiffres sont édifiants ! Ils expliquent à eux seuls les raisons de la surprise électorale que la majorité des tunisiens ont ressenti suite à l’avance substantielle que le mouvement Ennahdha a connu.



Le constat

Bien qu’il apparaisse indubitablement que le mouvement Ennahdha soit une force politique majeure de la scène Tunisienne, concentrant en moyenne de 20 à 30% des voix, elle est bien loin d’être majoritaire ! On en voudra pour preuve les chiffres suivants des circonscriptions de Nabeul 2, du Kef et de Monastir où, bien qu’arrivant en tête avec un nombre respectable de sièges, Ennahdha ne représente que respectivement : 27%, 28% et 19% des voix ! 
Décompte des voix à la circonscription de "Nabeul 2"

 Décompte des voix à la circonscription de"Kef"

Décompte des voix à la circonscription de "Monastir"

De même, le système électoral lui a même permis d’obtenir jusqu’à 33% des sièges à Monastir alors qu’il a obtenu moins de 20% des voix !

Il est clair que ce scrutin a faussement mis en avant ce parti qui a profité de l’effritement des voix sur les petites listes de partis inconnus sans base populaire et sur les listes indépendantes. Ces fameux indépendants et ces petites listes qui se voyaient déjà élues ne représenteront finalement que 5% des élus de l’Assemblée Constituante. 

Ainsi, un fait un clair : 50% des voix des tunisiens sont représentés par 5% des sièges à l'Assemblée Constituante ! Tel est le vrai choc de cette élection ! La représentativité de cette assemblée apparaît ainsi considérée toute relative !

Il ne s’agit pas ici de trouver un coupable. Le système électoral ? Les petits partis ? Les indépendants ambitieux ? Probablement, tous et aucun à la fois.
Mais il faut cependant se rendre à l’évidence éclatante des chiffres, ces centaines de milliers voire ces millions de voix n’ont servi à rien, sauf à mettre faussement Ennahdha en avant.
Bien que n’appréciant guère le terme d’ « inutile », car ces votes naissent généralement d’une conviction forte et sont donc des voix de raison, il faut bien se rendre à l’évidence qu’elles ont été peu productives et n’ont fait qu’accentuer le score d’Ennahdha qui, bien qu’honorable, est loin d’être un plébiscite ! Nier ce fait serait soit faire preuve de mauvaise foi, soit d’un du déni de la réalité.



Déconstruire le mythe



Il est aujourd’hui urgent de déconstruire le mythe qu’Ennahdha essaie d’édifier et de nous imposer : Non Ennahdha n’est pas majoritaire et ne représente pas l’opinion de la majorité des tunisiens. Elle ne rassemble tout au plus que 30% de la population. Ce qui, au demeurant, est relativement en accord avec les sondages effectués quelques semaines avant les élections.

Il est probable qu’Ennahdha ait bien compris ce facteur, d’où ses intentions affichées d’ouverture et de modération pour la formation du nouveau gouvernement, et ses signes de conciliation sur la polygamie, les Droits des femmes et les Droits de l’Homme.



L’espoir



Il faut aujourd’hui que les partis politiques de la nouvelle opposition intègrent clairement ce facteur et reprennent espoir car rien n’est perdu et loin de là ! Il faut qu’ils contribuent à déconstruire le mythe et à mettre en avant la diversité de la société tunisienne.

De toutes les manières, il est certain que ce vivier de voix « inutiles », qui atteint parfois les 50 % dans certaines circonscriptions, est le futur électorat de l’opposition. Car s’il n’a pas voté Ennahdha aujourd’hui, c’est qu’il n’est probablement pas sensible à une telle idéologie et à son projet rétrograde, voire les rejette.

Il va donc falloir aller chercher cet électorat par la force de la persuasion, par un discours rassurant, fédérateur et des solutions réalistes et concrètes à ses problèmes.

N’oublions pas que de nouvelles échéances électorales : présidentielles, législatives, locales, nous attendent dans quelques mois, et que le temps passera très vite! Alors, rassemblons nous ! Fédérons nous autour des valeurs qui fondent notre Tunisie et cristallisent le fondement de notre identité ! Ne cédons pas au défaitisme et à la sinistrose et ensemble, laissons les égos, les petites prétentions adolescentes et les ambitions creuses, et unissons nous autour de partis forts, puissants, aux programmes clairs et à la visibilité importante. Occupons le terrain des idées et de l’action.

Dans ce paysage politique encore jeune, tout est possible et les forces qui aujourd’hui profitent de la profusion et de l’éparpillement des voix ne seront pas éternellement majoritaires.

La démocratie est faite de cela, de flux et de reflux. Sachons garder espoir et ne baissons pas les bras ! N’oublions jamais que le champ des possibles est énorme et que le plus dur reste à faire !


MAJ : Suite aux remarques de certains commentaires concernant l'échantillon de circonscriptions sélectionné, ci-dessous un complément sur les autres résultats définitifs proclamés jusqu'aujourd'hui.
Nous restons donc bien loin des 60% de voix Nahdhaoui qu'évoquent certains militants et supporters de ce parti, la moyenne se situant aux alentours de 30 à 35%.


Je mettrai en ligne, le résultat définitif des voix dès qu'ils seront proclamés.
Décompte des voix à la circonscription de "Manouba"
Décompte des voix à la circonscription de "Jendouba"

Décompte des voix à la circonscription de "Zaghouan"

Décompte des voix à la circonscription de "Tataouine"


MAJ 2 : Sur ce tableau un suivi des résultats en temps réel avec les pourcentages de voix obtenus pour chaque parti. Les listes indépendantes ne sont pas listées car trop nombreuses. Merci à Arabasta.

mercredi, septembre 28, 2011

La liberté difficile


Une part de liberté a peut être été acquise au lendemain du 14 janvier et sous le gouvernement M. Ghannouchi, mais elle est aujourd’hui menacée par les tenants de l’ordre moral et les néo-défenseurs de Dieu.
Ce qui me fait écrire ces lignes c’est cet article (en arabe) paru dans une pseudo agence de presse. L’article se félicite de l’interdiction de diffusion d’une série de documentaires sur la femme dans l’Islam qu’il accuse d’attaquer l’Islam, le prophète et Allah et ainsi d’être anti-islamique. Sans juger de l’honnêteté douteuse de la journaliste qui n’a sans doute pas vu les dits documentaires, la question centrale qu’on peut se poser est : Quel modèle de liberté veut-on pour la Tunisie ? Est-ce une liberté réelle ou un simulacre de liberté où les sujets qui dérangent seraient tabous ?

Ni Dieu, ni l’Islam n’ont besoin d’avocat
La raison essentielle avancée par les personnes interviewées dans l’article (tous de la mouvance islamique au demeurant) qui justifierait l’interdiction est que le contenu s’attaque à l’Islam et au Prophète. Est-ce que critiquer, apporter une vision nouvelle est une attaque ? Est-ce que le fait de questionner des dogmes est une attaque ? Est-ce qu’il y a diffamation d’une religion lorsqu’on se permet de mettre en doute certaines de ses interprétations ou de ses pratiques ? Enfin, est-ce que les croyants le sont moins à la vue d’un documentaire ou de la lecture d’un livre ?

Ce qu’oublient ces néo-censeurs c’est que la foi des croyants est puissante et que ni l’Islam, ni Dieu, ni non Prophète n’ont besoin d’un avocat. La parole divine ne se trouve pas diminuée par un débat ou une opinion critique. Chacun, au fond lui, sait ce qui est juste et bon pour lui. Si un croyant entend quelque chose qui diverge de sa foi, est ce que cette dernière diminuera ? La foi d’un musulman serait-elle aussi faible ? Je ne pense pas.

Car au fond, sur toutes ces questions de religion qui agitent la société Tunisienne, c’est bien une question d’interprétation et une vision de l’Islam qui est remise en cause. Non l’Islam en lui-même. C’est donc bien une forme d’interdit idéologique qui est imposé par une frange conservatrice et rétrograde pour empêcher un débat sur un possible renouveau (plus que necessaire) de l’Islam.

La liberté, n’est pas simple à assumer ou à pratiquer. On doit s’habituer à lire et à entendre des choses qui sortent de l’ordinaire qui défient nos modèles de pensée. C’est à chacun de faire l’effort de dépasser ses préjugés et de laisser s’exprimer l’opinion opposée, d'accepter son existence et sa légitimité et par la suite de dialoguer avec elle, dans le respect et la tolérance.
Il y a donc dans la liberté une forme d’abnégation, de souffrance. Il ne faut s'y faire.
Ignorer cette difficulté de la liberté, c’est légitimer les interdits et les tabous. Or, l’interdiction est l’arme des faibles. L’interdiction est un aveu d’échec. C’est le refuge de celui qui ne sait ou ne peut convaincre et qui essaye d’imposer son opinion. C’est l’outil de celui qui évite le débat au lieu de prendre le risque de l’accepter.  

C’est le débat qui fait avancer les idées et la société
Remettre en cause les dogmes peut être douloureux, peut être perturbateur et difficile à assumer, mais c’est ce qui fait avancer la société et les idées. Discuter, argumenter, remettre en cause, démolir pour reconstruire, telle est l’essence même du débat d’idées. C’est ce qui fait avancer les nations et les philosophies, mais aussi les religions.

Je ne peux m’empêcher de voir dans la crise de l’Islam d’aujourd’hui que l’illustration de tous les interdits qui le sclérosent, de tous ces dogmes qui, parce qu’ils sont anciens, sont devenus indiscutables. Le raidissement de certaines sensibilités rétrogrades montre bien aussi que l’Islam actuel arrive à bout de sa logique conservatrice.
L’Islam a aujourd’hui, plus que jamais, besoin d’un grand dépoussiérage, d’une re-contextualisation, d’une réforme profonde. Oser poser les questions qui dérangent, c’est ce qui fera avancer la pensée religieuse et renforcera la foi des croyants qui se sentiront en adéquation avec le monde moderne et non en opposition à celui-ci.

Permettre un débat serein permettra de réconcilier la religion avec son monde. Cela ne se fera pas sans difficulté ni sans douleur, mais l’œuvre des lumières de l’Islam est lancée et rien ne pourra l’arrêter. Alors autant l’assumer, autant entrer dans le débat au lieu de l’éviter.
Acceptons ces difficultés qu’implique la liberté : celles de la perte des certitudes, du doute permanent et des oppositions. Apprenons à respecter la différence et cultivons la tolérance. Et payons pour cela le prix qu’il faut.

dimanche, septembre 11, 2011

Mademoiselle Liberté - Vincent Liben

Un coup de coeur musical, cela faisait longtemps !

dimanche, juillet 17, 2011

Tunisie : une révolution sans idées


Un ami me racontait il y a deux jours : “J’étais dans le feu de l’action les jours précédents le 14 janvier, j’ai fais face aux balles et j’ai manifesté le 14 avec toute la joie et la fierté de participer à un moment historique. Mais aujourd’hui, je déchante. Ceux qui ont fait le 14 janvier sont totalement débordés par les hordes de néo-révolutionnaires qui ont occupé, cannibalisé et brouillé l’espace public après la fuite du dictateur.  Ceux qui nous ont volé la révolution sont les néo-révolutionnaires qui jouent à la surenchère» Triste constat qui ne fait que se vérifier chaque jour, notamment après la tentative avortée d’un nième rassemblement à la Kasbah, devenu le point de ralliement à la mode pour toutes les causes, des plus justes aux plus sottes.
Alors, six mois après la fuite de Ben Ali, que reste-t-il du souffle révolutionnaire du 14 janvier ?

Ultra-révolutionnaires, néo-censeurs et « majorité silencieuse »
Il est triste de constater qu’au fond, cette révolution ne se nourrit pas d’idées structurantes. Trouvant ses racines dans un profond malaise de société, elle n’avait pour objectif essentiel que d’en finir avec un système personnifié en Ben Ali. Cependant, aucune alternative n’était proposée, aucun projet politique ou de société n’était revendiqué. Or, ce particularisme, qui a tant fait parler de lui et qui a rendu la révolution tunisienne si populaire à étranger et dans lequel certains ont vu la (re)-naissance de sociétés civiles fortes, pourrait bien être la plus grande faiblesse de celle-ci.
Car, aujourd’hui, trois mouvements de fond se dégagent :

Des ultra-révolutionnaires en manque d’action
Cette première catégorie de personnes, grisée par les manifestations qui lui étaient jusque là inconnues, joue la surenchère sans néanmoins détenir la moindre culture politique. Elle s’en trouve donc prise au piège de la naïveté de ses revendications. Peu encadrée, elle entretient sa propre conviction que la démocratie se construit par les manifestations, les sit-in et les perturbations. Surtout, elle fait montre d’une véritable inconscience du fait que les enjeux auxquels fait face le pays sont certainement plus profonds que la nécessité proclamée de « faire participer les jeunes », obtenir « la démission du ministre de l’intérieur » ou refuser toute « normalisation avec Israël ».
Ces néo-révolutionnaires, dont l’essentiel des demandes sont formulées à la manière des « nous voulons que… », « il faut que… », doivent aujourd’hui sortir de cette logique de demande, voire parfois de supplication, et au contraire, réellement s’engager. Car tout reste à faire. Le tissu associatif en Tunisie, malgré son récent enrichissement, demeure trop faible. Les partis politiques, à quelques exceptions près, sont encore peu structurés, et les débats qui les animent peu stimulants.
C’est dans l’engagement actif, vigoureux et sincère, que les choses peuvent avancer. C’est à travers les associations que l’on peut changer le quotidien de son quartier, et faire pression sur le gouvernement. C’est à travers les partis que l’on peut changer la politique et la société.
Il faut avoir foi en le changement, tout comme la volonté forte de faire changer les choses par l’action.
Cette prise de conscience se fait attendre, et pour le moment, l’immaturité des revendications et des actions est plutôt de mauvais augure.

Le retour de la répression et l’apparition de faux problèmes
Sur l’autre flanc de la foule des revendicateurs, on trouve un autre mouvement qui lui est opposé. Celui-ci prône un retour à l’ordre moral et, à travers l’évocation de faux problèmes, tente de brouiller le débat public.
En effet, les récentes affaires du retour de la censure sur le net et de la plainte déposée contre Nadia el Fani pour son film de la part d’avocats proches du mouvement Ennahdha, montrent bien que, si la liberté l’expression et les droits de l’Homme étaient en tête d’affiche le 14 janvier, il reste une petite fraction de la société tunisienne qui n’est pas encore prête à assumer pleinement cette liberté, et à en accepter tous les aspects qu’elle englobe.
Cette même population, peu encline à accepter les principes de liberté d’expression et de droit à la différence en raison de ses convictions religieuses et morales, constitue à n’en pas douter le plus grand danger auquel sont exposés la révolution tunisienne et ses acquis. Elle pose en effet le problème de la coexistence de la démocratie et de la liberté d’une part, avec les convictions religieuses d’autre part. Et de ce débat, loin d’être accessoire, occupe aujourd’hui une grande part du débat de société en Tunisie.
Ce débat se trouve cependant perturbé par l’introduction de faux problèmes tels que la question de la normalisation des relations avec Israël ou celui de l’identité tunisienne. Questions sur lesquelles la plus grande partie de la population s’accorde pour les qualifier de faux problèmes, en particulier à un moment où les défis auquel le pays fait face sont d’une particulière gravité.
Enfin, assombrissant encore un peu plus le tableau, le retour d’une certaine forme de répression policière ces derniers jours, bien que largement populaire auprès de la population qui, lassée des derniers mouvements cherche avant tout son confort, ne fait que faire poindre le risque de voir réapparaitre les pratiques répressives du passé.

Une majorité silencieuse désinvolte
Entre ces deux précédents mondes vit le reste de la population. Celle-ci observe ce spectacle permanent sans réellement le comprendre ni en saisir les nuances ou les enjeux. A titre d’exemple, les inscriptions aux listes électorales sont lancées depuis une semaine et le constat général est partout le même : un désintérêt clair de la part de la population. En dehors d’une minorité, souvent jeune est très politisée et qui s’engage dans cette démarche (soit activement à travers des actions de volontariat, soit passivement en allant simplement s’inscrire), le reste de la population, désinvolte, continue de vaquer à ses occupations estivales. Est-il symptôme plus caractéristique de la vacuité idéologique de la révolution tunisienne ? La majeure partie de la population demeure insensible au débat politique actuel, qu’elle perçoit comme déconnectée de la réalité et loin de ses préoccupations quotidiennes.

Ecartelée entre des mouvements antagonistes, souffrant de famine en termes de culture politique et surtout dénuée de socles idéels tangibles, la révolution tunisienne est en passe de se perdre dans les méandres des discussions stériles.
Vue sous cet angle, cette révolution pourrait bien se transformer, in fine, en une simple révolte, conduisant irrésistiblement à renouer avec les mentalités paternalistes et répressives du passé.
                                          
Se retrouver sur les fondamentaux
Ecartelée entre ces mouvements contraires, la société tunisienne ne doit pas perdre de vue l’essentiel, les raisons pour lesquelles cette révolution a vu le jour, l’impérative nécessité d’une répartition plus équitable de la richesse au sein de la société et la consécration des droits et des libertés dans leur conception la plus universelle. Car aujourd’hui, aucun des débats qui animent la scène publique ne se rapporte à l’une ou l’autre de ces questions. Chaque partie brode sur des problématiques secondaires, sans doute pour masquer son incapacité à répondre à ces revendications aussi profondes que fondamentales.

Car si la révolution a bien réussi à exiler le dictateur, reste sa seconde ambition, plus importante et plus difficile encore à réaliser, celle de voir naître et vivre de grandes idées et de nouvelles mentalités. Nous ne pourrons pas construire une nouvelle Tunisie sans un souffle réformateur fort, sans un engagement populaire unanime pour la liberté et les droits. Une prise de conscience partagée par tous que notre destin, dans la diversité des chemins de chacun, ne pourra être soudé que par l’acceptation par tous qu’il nous faut mettre les valeurs humanistes universelles avant toute autre considération. A défaut, cette révolution du 14 janvier restera orpheline de ce qu’elle aura voulu inventer, et rien ne sera plus simple que de rétablir, bientôt, une nouvelle dictature.